« Paquet climat » : du rififi chez les commissaires européens

Share on facebook
Share on twitter
Share on linkedin
Share on telegram
Share on email

LePoint.fr
14-Jul-2021
Europe

Ursula von der Leyen a voulu passer en force pour imposer à sa Commission des choix controversés. Crispations et menaces lourdes de certains États membres !

La Commission a accouché, mercredi, très difficilement d’un « paquet climat » d’une douzaine de textes législatifs, selon les premières confidences. Le climat déjà délétère entre Ursula von der Leyen et certains poids lourds de la Commission ne va pas s’arranger. Il a fallu 5 heures de discussions acides au sein du collège des commissaires pour boucler l’énorme programme législatif dit « Fit for 55 ». Ursula von der Leyen a été surprise de trouver en face d’elle une opposition insoupçonnable et exceptionnelle puisque, selon nos informations, un tiers des commissaires ont demandé l’abandon de l’une des mesures les plus controversées : la création d’un marché du carbone propre au transport routier et aux bâtiments qui va directement affecter la facture d’essence des automobilistes européens ainsi que leurs charges de chauffage.

Que les Commissaires européens expriment des « préoccupations » relève de l’esprit critique ordinaire du collège. Ici, il s’agit de bien plus : c’est une véritable opposition d’un tiers des membres qui s’est formée contre les choix préparés par le commissaire Timmermans (travaillistes) avec l’appui de la présidente von der Leyen (chrétienne-démocrate, PPE). Parmi les opposants, des poids lourds portant les portefeuilles du Budget, de l’Économie, du Social, de l’Industrie.

Il ne fait pas de doute que Thierry Breton, en charge du marché Intérieur, a tenté d’attirer l’attention de la présidente von der Leyen sur le rythme de la transition vers des véhicules à zéro émission. L’objectif de neutralité carbone n’est pas remis en cause mais il faut tenir compte de l’état de préparation de la filière automobile afin de ne pas provoquer des pertes d’emplois (dans le mode thermique) qui ne seraient pas compensées par les créations d’emplois attendus dans la filière européenne des batteries électriques.

Les socialistes font front

Tous les commissaires Renew ont exprimé leur désaccord à l’exception d’un seul qui n’a pas pour habitude de tenir tête à la présidente von der Leyen. Tous les socialistes – sauf Timmermans, bien entendu – se sont également dressés contre cette idée de renchérir directement la facture des Européens par ce nouveau marché du carbone pour les transports et le bâtiment « qui n’est pas au point », confie-t-on au sein de la Commission. D’autant que l’instrument financier, « le fonds social climatique » de 70 milliards d’euros sur 10 ans « ne sera pas à la hauteur », indique-t-on au sein des rebelles. Ursula von der Leyen a même subi l’affront d’un vote négatif d’un commissaire issu de sa propre famille politique, un PPE « et non des moindres », indique-t-on.

Une fois de plus, la méthode très personnelle d’Ursula von der Leyen a été mise en cause. Elle ne s’appuie guère sur ses commissaires, ce qui lui a déjà valu de sérieux ennuis dans la gestion du dossier nord-irlandais et dans les retards du déploiement vaccinal au début de l’année. Les commissaires et leurs équipes ont en effet découvert que la présidente von der Leyen avait accordé une interview à divers titres de la presse européenne avant même la réunion du collège, comme si les arbitrages délicats étaient déjà opérés et relevaient de sa seule volonté…

L’effet désastreux de cette interview s’est également fait ressentir sur les équipes des cabinets des commissaires qui ont passé un temps considérable (24 heures cumulées de réunion depuis la semaine dernière) pour discuter d’arbitrages qui, de fait, étaient déjà arrêtés par la présidente en accord avec Frans Timmermans… La durée exceptionnelle des réunions entre les cabinets témoigne à la fois de l’énormité du sujet et des tensions entre les différents portefeuilles qui reflètent plus largement un clivage entre le courant « environnementaliste » et le courant « réaliste » au sein de la Commission.

Le spectre des Gilets jaunes

La France d’Emmanuel Macron, sensible à la problématique « Gilet jaune » ne cache pas non plus qu’elle s’opposera à la proposition « ETS transport et bâtiment » ainsi qu’au fonds social climatique qui y est associé. « Heureusement, ces deux propositions sont détachables du reste », note un diplomate français. En bonne logique politique, le groupe Renaissance – macroniste – a exprimé son « désaccord sur le chemin envisagé par la Commission européenne avec la création d’un marché carbone pour le transport routier et le bâtiment. Cette mesure n’est ni efficace, ni juste. D’autres chemins de transition existent, et nous nous attellerons à les tracer au cours du processus législatif qui s’ouvre et avec la présidence française de l’Union qui arrive. »

Même son de cloche du côté des eurodéputés LR au nom desquels Agnès Evren s’est exprimée : « la Commission européenne semble oublier que ce sont les classes moyennes qui, en France comme en Europe, feront les frais d’une augmentation des prix des carburants. En l’état actuel des choses, il me semble difficile de soutenir une proposition qui viendrait faire payer à nos classes moyennes le coût de la transition écologique alors qu’elles sont, en France, régulièrement l’objet d’un matraquage fiscal. »

Il est très probable que la mesure ETS ne passe pas non plus la rampe du Conseil européen dans les discussions à venir, programmées en octobre. C’est d’ailleurs l’une des interrogations exprimées au sein du collège des commissaires : « pourquoi proposer une mesure dont on sait qu’elle n’est pas prête et qu’elle n’est pas acceptable en l’état par les États membres ? Pourquoi se précipiter à proposer un paquet législatif un 14 juillet alors qu’il méritait encore d’être travaillé quelques mois ? » Ursula von der Leyen avait promis de « délivrer » en juillet. Elle a tenu ses délais. Maintenant, bonjour les dégâts…

Par Emmanuel Berretta