Mme Christine LAGARDE ambitionne de « verdir » la Banque centrale européenne

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Comment assurer la stabilité monétaire dans un monde en surchauffe ? Le facteur environnemental est-il le risque macro-économique principal ? Est-ce aux institutions financières de s’engager pour sauver la planète ? Pendant près de trois heures d’audition devant la commission des Affaires économiques et monétaires (ECON) hier dans la matinée, Mme Christine LAGARDE, désignée par le Conseil européen pour prendre les rênes de la Banque centrale européenne (BCE), a été assaillie de questions en lien avec le changement climatique et son impact sur la politique monétaire. Mme LAGARDE a réussi son grand oral puisque trente-sept eurodéputés ont voté pour elle, onze contre et quatre se sont abstenus (le vote s’est tenu en fin de journée, à bulletins secrets). Le Parlement devrait confirmer ce vote pendant la session plénière à Strasbourg du 16 au 19 septembre.

Le sujet du changement climatique est de première importance pour le Parlement européen car, comme le résume l’eurodéputée socialiste élue pour la première fois en mai Aurore LALUCQ, « l’urgence climatique nous exhorte à sortir du dogmatisme et de l’utopie selon laquelle nous allons pouvoir continuer économiquement comme avant ». Mme LAGARDE semble aussi l’avoir bien compris. Mais selon elle, « la charité commence par soi-même ». Ainsi, elle maintient que la BCE doit choisir avec le plus grand soin les obligations dans lesquelles elle investit, en étant bien consciente de leurs impacts sur l’environnement. « Qu’on aille vers une transition graduelle pour éliminer les actifs carbonés au sein du bilan de la BCE est un impératif », a encore déclaré celle qui, début juillet, a été proposée par les chefs d’Etat et de gouvernement pour prendre la place de M. Mario DRAGHI (cf. BQ du 03/07/2019). « Ce n’est pas rien ! Cela signifie que si une banque privée achète un titre à une entreprise qui pollue, elle prend tous les risques seule. Elle ne pourra pas compter sur la BCE pour racheter ce titre », traduit M. Pascal CANFIN, membre du groupe libéral Renew Europe. Selon le député qui préside la commission de l’Environnement au Parlement, Mme LAGARDE s’est largement inscrite dans la continuité de la politique monétaire menée sous la houlette de M. DRAGHI à la BCE, mais cette vive attention portée au sujet environnemental est nouvelle.

Mme LAGARDE note toutefois que la BCE est « déjà un émetteur significatif d’obligations vertes », mais semble vouloir aller plus loin. Et elle n’est pas la seule. « Je suis ravie de voir qu’Ursula von der LEYEN (qui deviendra présidente de la Commission européenne en novembre, NDLR) promeut un ‘green deal' », a expliqué Mme LAGARDE. Ce « deal » prendrait la forme d’un grand texte horizontal, regroupant sous un même chapeau tous les défis environnementaux majeurs, allant du réchauffement climatique à la biodiversité en passant par l’économie circulaire. La future cheffe de l’exécutif européen « estime que l’environnement est essentiel, et je partage cette préoccupation », a insisté Mme LAGARDE devant les eurodéputés.

Ceux-là sont nombreux à espérer que la taxonomie européenne sur la finance durable, actuellement en discussion à Bruxelles, sera appliquée aux programmes de rachats d’actifs de la BCE. Telle taxonomie permettrait de différencier les produits financiers « vraiment durables » des autres (cf. BQ du 19/06/2019). L’UE serait alors dotée d’un langage commun clair, permettant de prévenir le « greenwashing » conduisant à présenter un produit financier comme « durable », alors qu’en réalité, il ne répond pas aux normes environnementales de base. Mme LAGARDE, qui devrait prendre ses nouvelles fonctions en novembre, s’est déclarée tout à fait favorable à telle classification, mais a aussi dit attendre que les institutions s’entendent sur le sujet. Et le député écologiste Damien CAREME de réagir : « C’est un peu décevant… Rien n’empêcherait la BCE de mettre en place des bonnes pratiques dès maintenant. »

Malgré tout, beaucoup d’élus restent optimistes, à l’image de M. CANFIN : « On ressort de l’audition avec le sentiment que Christine LAGARDE souhaite utiliser son mandat tel qu’il est, sans toucher aux traités, pour apporter sa pierre à la lutte contre le réchauffement climatique », explique-t-il. Quant à Mme Agnès EVREN, membre du groupe du Parti populaire européen, elle maintient qu’il « est indispensable que toutes les institutions européennes, y compris la BCE, soient unies et en accord pour intégrer la lutte contre le dérèglement climatique dans leur politique et leur fonctionnement ».

Réforme de l’UEM et émergence des cryptomonnaies parmi les préoccupations des eurodéputés

Pendant l’audition, la réforme de l’Union économique et monétaire (UEM) a aussi été abordée par plusieurs eurodéputés de la commission ECON, présidée par M. Roberto GUALTIERI (qui a été nommé ministre des Finances en Italie hier après-midi et devrait donc bientôt quitter le Parlement européen). La présidente sortante du Fonds monétaire international (FMI) a pris position en faveur de règles budgétaires plus contracycliques qui soutiennent la constitution de matelas budgétaires en période de croissance, à mobiliser en cas de retournement de la conjoncture.

Mme LAGARDE considère également que la mise sur pied d’une capacité budgétaire pour la zone euro « est un élément important » à l’agenda de l’UEM. Mais elle n’est pas allée jusqu’à faire des propositions quant à la gouvernance de ce futur instrument puisque que les ministres des Finances de la zone euro planchent encore sur la question (cf. BQ du 09/07/2019). Surtout, elle a dit que la zone euro pourrait sans problème continuer à exister sans un tel outil…

Sans surprise, elle a aussi rappelé son attachement au parachèvement de l’union bancaire, rappelant que cela passe par un accord rapide permettant de rendre opérationnel le filet de sécurité (« common backstop ») du Fonds de résolution unique. Elle a également plaidé pour la mise en place d’un Fonds européen de garantie des dépôts (EDIS), qui, selon elle, « serait de nature à renforcer le rôle de l’euro comme monnaie de réserve » (et pourrait peut-être aider l’euro à prendre la place de choix sur la scène mondiale occupée actuellement par le dollar).

Notons également que pendant l’audition, la thématique des monnaies virtuelles est revenue plusieurs fois. L’ancienne ministre française de l’Economie estime que, jusqu’à présent, les monnaies virtuelles n’ont eu aucune incidence tangible sur la politique monétaire et la stabilité financière. Elle préconise toutefois que la BCE suive de près leur évolution, car cet état de fait pourrait évoluer dans un avenir proche. Devant les députés, elle a aussi appelé à « laisser l’innovation se développer sans l’étouffer », mais n’a pas caché la nature « très spéculative et volatile » de ces cryptomonnaies.

Mme LAGARDE n’a que peu parlé du Brexit. Elle n’y a fait référence qu’après une heure et demi d’audition. Mais dans ses réponses aux questions écrites posées en amont de son grand oral au Parlement, elle avait admis qu’un Brexit sans accord le 1er novembre prochain restait « une possibilité » (cf. BQ du 30/08/2019). La Française sait que l’UE, y compris la BCE, a « préparé ce scénario » et elle se réjouit de l’existence d’un protocole d’entente destiné à permettre la reconnaissance par l’Autorité européenne des marchés financiers (ESMA) de l’équivalence entre les règles prudentielles financières de l’UE et les normes britanniques supervisant les activités des chambres centrales de compensation et du dépositaire central installés au Royaume-Uni. Rappelons qu’elle table sur un « impact limité » du Brexit sur l’accès aux services du secteur financier en zone euro. Selon elle, le temps à venir avant le 1er novembre, date prévisible du Brexit, devrait « être utilisé par les entreprises financières et non financières pour continuer à se préparer à toutes les éventualités possibles ».

Pendant son intervention, et en particulier pendant ses dix minutes de propos introductif, Mme LAGARDE a aussi largement insisté sur la nécessité de lutter contre les inégalités et sur celle de coopérer. « Mettons en commun ce que nous avons de meilleur et enrichissons-nous de nos mutuelles différences », disait Paul VALERY. Mme LAGARDE a choisi ces mots du poète et essayiste pour défendre sa future action au sein de l’institution monétaire installée outre-Rhin, à Francfort. Elle n’a visiblement pas trop peiné à convaincre les eurodéputés. Et Mme EVREN de se réjouir : « La BCE est entre de bonnes mains ! »